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HISTOIRE DE L'ADORATION

« L'adoration est la première attitude de l'homme qui se reconnaît créature devant son Créateur. Elle exalte la grandeur du Seigneur qui nous a fait (cf. Ps 95, 1-6) et la toute-puissance du Sauveur qui nous libère du mal. Elle est le prosternement de l'esprit devant le «Roi de gloire» (Ps 24, 9-10) et le silence respectueux face au Dieu « toujours plus grand » (S. Augustin, Psal. 62, 16). L'adoration du Dieu trois fois saint et souverainement aimable confond d'humilité et donne assurance à nos supplications. »

(Catéchisme de l'Église catholique, §2628)

Après le péché « l’homme et sa femme allèrent se cacher aux regards du Seigneur Dieu parmi les arbres du jardin. Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui dit : Où es-tu donc ? » (Gn. 3,8-9). Dieu nous a créés pour le face-à-face avec Lui, et même après que le péché nous a détournés de Lui, Il ne se résout pas à nous perdre ; Il nous cherche : « Où es-tu donc ? » Et nous aussi, de notre côté, nous cherchons Dieu, nous cherchons sa face comme le disent les psaumes : « Sur nous Seigneur que s’illumine ton visage » (Ps. 4,7). L’histoire de l’adoration eucharistique, n’a de sens que si on la replace dans l’histoire plus vaste de cette quête mutuelle : l’homme cherche à contempler le visage de Dieu – et dans l’adoration de l’hostie c’est ce que nous faisons déjà, dans la foi – et Dieu cherche la compagnie des hommes, Dieu « cherche des adorateurs en esprit et en vérité » (cf. Jn 4,23).​

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Première partie

L’Antiquité :

l’adoration avant l’adoration

Bien souvent, la foi fait défaut, le doute est devenu volontaire y compris chez les prêtres. Or l’Eucharistie est par excellence un mystère de foi (à chaque messe nous proclamons : « Il est grand le mystère de la foi »). Les théologiens disent que ce mystère concentre en lui les plus grandes difficultés, et demande les plus grands sacrifices à notre intelligence. Donc l’acte de foi en la présence réelle est aussi le plus méritoire. Parfois le Seigneur réalise un prodige eucharistique miraculeux pour soutenir notre foi comme lors de son apparition à saint Thomas : « Cesse d’être incrédule, sois croyant ! » Mais c’est précisément parce que le « juste vit de la foi » et que cette foi en la présence réelle est la plus méritoire que les miracles sont rares. Jésus veut nous récompenser dans l’éternité de notre foi en son sacrement d’amour en ne multipliant pas les miracles.

I.  Fondements bibliques

II.  L’Antiquité chrétienne

Dès l’Ancien Testament, on trouve des préfigurations de ce que sera ultérieurement l’adoration du Saint Sacrement. Après la libération d’Égypte, par exemple, Dieu demande à Moïse de dresser une tente en guise de temple, une demeure pour la présence divine au milieu du peuple, et lui donne notamment cette consigne étonnante : « Sur la table, tu placeras face à Moi le pain qui m’est destiné, perpétuellement » (Ex. 25,30). Dès l’époque de l’Exode, il y a donc exposition perpétuelle du pain du Seigneur dans son Temple !

 

Mais c’est évidemment dans le Nouveau Testament que devient possible l’adoration du Fils de Dieu incarné. Marie est la première adoratrice, puisque dès l’Annonciation elle adore le corps de Jésus en elle, puis devant elle. Ensuite, les premiers à venir à Jésus pour l’adorer sont les bergers et les mages. Or, si l’aspect de la présence de Jésus a changé depuis, notre adoration ne diffère en rien de la leur : nous adorons la présence corporelle du Fils de Dieu. Finalement, le Jeudi avant sa mort, Jésus institue l’eucharistie – « Ceci est mon corps » (Lc 22,19) – et donne à ses apôtres l’ordre de perpétuer ce sacrement – « Vous ferez cela en mémoire de Moi » (id.). Les apôtres obéissent et dès la première génération chrétienne on célèbre la messe.

1.  L’adoration pendant la sainte liturgie

Et pendant la messe, on adore la présence réelle de Jésus dans le pain et le vin consacrés. Les Pères de l’Église avaient tout à fait conscience de la nécessité d’adorer le corps du Seigneur ; citons simplement saint Augustin : « Parce que [Jésus] s’est montré sur la terre avec cette chair, que pour notre salut Il nous a donné cette chair à manger, nul ne mange cette chair sans l’adorer d’abord… Ce serait pécher de ne pas l’adorer » (Ennar. in psalm., 98,9). La première adoration du Saint Sacrement, historiquement et spirituellement, c’est la messe elle-même.

 

Dès le début, cette adoration pendant la messe passe par le regard. Écoutons saint Cyrille, évêque de Jérusalem au IVe siècle : « Quand vous approchez pour communier… après avoir eu soin de sanctifier vos yeux par la vue d’un corps si saint et si vénérable, vous communierez » (Cat. mystagogiques, V,21). À leur manière, les liturgies orientales ont développé de leur côté un rite qui s’apparente à notre rite latin de l’élévation, un moment où le prêtre pendant la messe montre le pain et le vin consacrés. Chez les Coptes par exemple, après la consécration, le prêtre prend le corps dans sa main et annonce : « Le saint corps », et les fidèles répondent : « Nous adorons ton saint corps » ; et avant la communion, il donne même une bénédiction avec le Saint Sacrement, avec la patène, en forme de croix, et tous s’inclinent pour la recevoir.

2.  La dévotion à l’eucharistie en-dehors de la sainte liturgie

3.  La « laus perennis »

On a toujours, même pendant les persécutions, même avant de bâtir des églises, conservé après la messe une partie du pain de vie ; cette réserve était d’abord au domicile du prêtre, pour la communion des malades, mais certains fidèles conservaient aussi le sacrement chez eux pour communier même les jours où les chrétiens ne pouvaient pas se réunir. Il y a à ce sujet un témoignage antique très intéressant  : c’est au début du IVe siècle, dans le nord de l’actuelle Turquie ; les soldats romains font une perquisition au domicile d’un homme accusé d’être chrétien et y découvrent le coffret de bois qui avait servi à la sainte réserve, et avec ce coffret une nappe, un chandelier et même un petit encensoir domestique (« Actes du martyre de saint Indès et sainte Domna », dans les Actes des martyrs de Nicomédie). On voit que le rituel entourant le culte de l’eucharistie était sans doute déjà assez semblable à ce qu’il est aujourd’hui.

De la même époque date une autre anecdote amusante, rapportée par l’évêque saint Grégoire de Naziance à propos de sa sœur (Discours VIII,18)  ; il raconte comment celle-ci, alors atteinte d’une grave maladie, profite un jour de la communion distribuée lors de la liturgie pour commettre ce que Grégoire qualifie de « pieuse effronterie » : au lieu de communier, elle dissimule et conserve le Saint Sacrement pour, une fois rentrée, se l’appliquer sur le corps pour être guérie. Il ne faut évidemment jamais faire cela ! Mais c’est certainement une des plus anciennes traces que nous ayons d’une dévotion à l’hostie qui ne soit pas destinée à la communion.

À la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge se développe aussi un phénomène important pour nous, qu’on appelle la « laus perennis », la louange perpétuelle. C’est l’idée d’un moine de Constantinople qui décide de prendre au pied de la lettre le commandement de saint Paul : « Priez sans cesse » (1Th. 5,17) ; il fonde donc un monastère où les moines se relaient jour et nuit pour chanter les psaumes, de sorte qu’il y a perpétuellement un adorateur en prière dans l’église ; on les appelle les « acémètes » : ceux qui ne dorment pas. Cette louange perpétuelle n’a pas du tout pour objet l’adoration du Saint Sacrement, c’est simplement la prière des psaumes, mais il est important de l’évoquer parce que c’est cette même logique, appliquée à l’eucharistie, qui donnera naissance à l’adoration perpétuelle moderne.

D’un côté donc l’aspect subjectif : le désir de voir les saintes espèces pour adorer et la dévotion l’eucharistie même en-dehors de la communion ; d’un autre côté, l’aspect objectif : l’idée qu’il est juste et nécessaire qu’un culte perpétuel soit rendu à Dieu dans son église. L’histoire de l’adoration eucharistique sera l’alternance, puis la rencontre entre ces deux grandes lignes.

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Deuxième partie

Naissance de l’adoration eucharistique au Moyen Âge :

le désir de contempler l’hostie

I.  Les controverses théologiques

II.  Le désir de voir l’hostie

Paradoxalement, ce sont parfois les controverses théologiques au cours desquelles la présence réelle était contestée qui ont contribué à renforcer la foi de l’Église : en effet, à chaque fois que l’eucharistie a été attaquée, la réaction des fidèles a été un surcroît d’amour envers le Saint Sacrement. Ainsi au Moyen Âge, autour de l’an mil, certains théologiens ont proposé une interprétation minimaliste de la présence du Seigneur dans l’eucharistie ; le plus connu était Béranger de Tours. Sa position a déclenché une levée de bouclier, tant chez les théologiens – qui ont dû le réfuter en expliquant le principe de la transsubstantiation – que chez les fidèles ; chez les fidèles, cette réaction s’est manifestée par un renforcement du désir d’adorer l’hostie, et pour mieux l’adorer de la contempler davantage. Mais il ne faudrait pas voir dans ce phénomène seulement une réaction, un positionnement polémique : c’est d’abord le fait de la piété.​​

1.  La piété des fidèles

Depuis longtemps, les fidèles venaient prier devant la réserve eucharistique. Certaines religieuses, les recluses, se faisaient même construire de petites cellules attenantes à l’église avec une fenêtre intérieure qui donnait sur le tabernacle. Cette dévotion à la présence réelle était peut-être d’autant plus forte que l’on communiait alors assez rarement. Mais la seule occasion qu’on avait de voir l’hostie, c’était la messe, l’élévation. L’élévation s’est répandue aux XIIe et XIIIe siècles et a suscité un véritable engouement de la part des fidèles. Alors tous les moyens sont bons pour mieux voir : par exemple, en certains lieux, on tendait un rideau noir, derrière l’autel, pour que le contraste des couleurs fasse mieux ressortir l’hostie. Il y a à ce sujet une anecdote amusante : dans les années 1400, du côté de Montpellier, le clergé d’une certaine église achète de nouvelles stalles, et certains fidèles qui se mettaient habituellement sur le côté du chœur vont jusqu’à intenter un procès au clergé parce que les nouvelles stalles, trop hautes, ne leur permettent plus de voir l’hostie en restant à genoux (Édouard Dumoutet, Le Désir de voir l’hostie, Beauchesne, 126, pp. 67-68).

 

Au XIIIe siècle, une grande mystique a évoqué ce désir de voir l’hostie : sainte Gertrude, abbesse de Helfta en Allemagne, une des fondatrices de la dévotion au Sacré Cœur. Gertrude a une très grande dévotion à la messe et à la communion, mais aussi à l’élévation : c’est au moment de l’élévation qu’elle pose ses plus grands actes d’amour. Or, voilà ce que raconte le livre de ses Révélations (Ou Héraut de l’amour divin, IV,25,7)  : « Dans une [certaine] occasion elle reçut cette lumière : chaque fois que l’homme regarde avec amour et dévotion l’hostie dans laquelle se cache sacramentellement le Corps du Christ, chaque fois il augmente ses mérites dans le ciel. En effet, dans la vision future de Dieu, il goûtera éternellement autant de délices spéciales qu’il aura sur la terre regardé avec dévotion et désir le Corps du Christ. »

2.  Réactions des théologiens

Certains théologiens se sont interrogés sur ce désir de voir l’hostie ; on se demandait par exemple si une personne qui n’était pas en état de communier pouvait légitimement regarder l’hostie. La plupart des théologiens, comme saint Bonaventure ou saint Thomas d’Aquin, ont encouragé cette pratique. Le principe était le suivant : « Ostensio boni provocat ad bonam » (Albert le Grand (1193-1280), In Sent. IV, q. 70, art. 6), l’exemple, l’ostension d’une chose bonne, comme l’eucharistie, est un exemple pour le bien.

Mais il y a eu quand même quelques réserves. D’abord, il ne fallait pas que la messe se transforme en spectacle, et l’Église a condamné par exemple les prêtres qui prolongeaient excessivement l’élévation, ou qui se retournaient vers l’assemblée à ce moment-là. Mais surtout, il y a eu des mises en garde contre les déviances ; certains fidèles par exemple ne venaient à la messe que pour l’élévation. Un témoin écrit  : « Certains fidèles se précipitent en courant au cabaret aussitôt qu’ils ont vu le saint corps, alors qu’ils seraient restés plus longtemps dans l’église s’ils ne l’avaient pas vu… » (Henri de Langenstein (1325-1397), Secreta sacerdotum). À partir du XIVe siècle, d’autres tombent même dans la superstition : on sait par exemple qu’a circulé la croyance selon laquelle celui qui avait pu voir l’hostie le matin était assuré de manger à sa fin, de ne pas devenir aveugle et même de sa voir pardonné ses mensonges et ses médisances ! On est loin du désir d’adorer Jésus-Hostie…

II.  Le développement du culte eucharistique en-dehors de la messe

1.  Le premier âge d’or de l’adoration

En dépit de ces excès, ce XIVe siècle peut être considéré comme le premier âge d’or de l’adoration, puisque c’est aussi à cette époque qu’apparaît et se diffuse avec un succès extraordinaire l’exposition de l’hostie consacrée dans un ostensoir. Jusque-là en effet, on n’exposait dans des monstrances eucharistiques que les hosties miraculeuses dans les églises où avait eu lieu un prodige eucharistique ; mais c’est donc au XIVe siècle qu’on s’est mis à exposer aussi des hosties consacrées ordinaires, pour permettre l’adoration prolongée ou même perpétuelle en-dehors de la messe. L’usage était d’enfermer simplement l’ostensoir dans une niche fermée d’une grille, permettant aux fidèles de venir adorer à n’importe quelle heure, sans qu’il y ait exposition sur un autel.

 

Mais cette pratique de laisser le Saint Sacrement visible sans être exposé sur l’autel pose un problème : si l’adoration ne fait pas l’objet d’un rite d’exposition et de déposition et d’un engagement de la communauté des fidèles, elle devient simplement une dévotion privée et perd cette connexion avec la messe en tant qu’acte liturgique communautaire. On a l’aspect subjectif, le désir de voir l’hostie, mais privé de l’aspect objectif, le culte liturgique rendu à Dieu. C’est pourquoi cet usage des tabernacles grillagés finit par être interdit, à la fin du XVe siècle, et l’Église réserve alors l’exposition du Saint Sacrement au jour de la Fête-Dieu et à son octave.

2.  La Fête-Dieu

On a toujours, même pendant les persécutions, même avant de bâtir des églises, conservé après la messe une partie du pain de vie ; cette réserve était d’abord au domicile du prêtre, pour la communion des malades, mais certains fidèles conservaient aussi le sacrement chez eux pour communier même les jours où les chrétiens ne pouvaient pas se réunir. Il y a à ce sujet un témoignage antique très intéressant  : c’est au début du IVe siècle, dans le nord de l’actuelle Turquie ; les soldats romains font une perquisition au domicile d’un homme accusé d’être chrétien et y découvrent le coffret de bois qui avait servi à la sainte réserve, et avec ce coffret une nappe, un chandelier et même un petit encensoir domestique. On voit que le rituel entourant le culte de l’eucharistie était sans doute déjà assez semblable à ce qu’il est aujourd’hui.

De la même époque date une autre anecdote amusante, rapportée par l’évêque saint Grégoire de Naziance à propos de sa sœur  ; il raconte comment celle-ci, alors atteinte d’une grave maladie, profite un jour de la communion distribuée lors de la liturgie pour commettre ce que Grégoire qualifie de « pieuse effronterie » : au lieu de communier, elle dissimule et conserve le Saint Sacrement pour, une fois rentrée, se l’appliquer sur le corps pour être guérie. Il ne faut évidemment jamais faire cela ! Mais c’est certainement une des plus anciennes traces que nous ayons d’une dévotion à l’hostie qui ne soit pas destinée à la communion.

2.  Les confréries du Saint-Sacrement

Au Moyen Âge apparaissent aussi les confréries du Saint-Sacrement, c’est-à-dire des associations de laïcs chargés d’entretenir la lampe du tabernacle, d’organiser la procession, d’accompagner les prêtres qui donnent la communion aux malades, etc. Mais les confréries ont aussi, indissociable du culte eucharistique, un rôle social : ce sont des associations de soutien mutuel entre leurs membres.

 

On retrouvera toujours aux époques suivantes ces mêmes éléments : des attaques contre l’eucharistie ; un renouveau de ferveur chez les fidèles, une grande figure de sainteté pour accompagner ce renouveau, et la dimension sociale qui en découle.

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Troisième partie

L’époque moderne :

protestantisme et Réforme catholique

I.  Critique protestante et Réforme catholique

II.  La dévotion eucharistique de la Réforme catholique

Nous avons évoqué plus haut les superstitions qui s’étaient développées autour de l’hostie. Les réformateurs critiquent évidemment de ce culte dévoyé. Mais les protestants ne se contentent pas de critiquer les abus : ils tombent à leur tour dans l’hérésie. Pour Luther déjà la présence réelle ne dure que le temps de la liturgie, grâce à la foi des fidèles, et ne demeure pas après. C’est une inversion complète de la logique sacramentelle : ce n’est plus Dieu qui a l’initiative et nous convoque, mais c’est l’homme qui a l’initiative. Et si la présence n’est plus permanente, plus de réserve eucharistique et d’adoration. Et chez Calvin, plus de présence réelle du tout.

 

Avec le protestantisme viennent aussi les guerres, et des profanations d’hosties par milliers, qui provoquent en réaction un renouveau de ferveur chez les catholiques. Le concile de Trente publie un décret magnifique sur l’eucharistie ; en voici un extrait  : « Tous les chrétiens selon la coutume reçue depuis toujours dans l’Église catholique, rendent avec vénération le culte de latrie, qui est dû au vrai Dieu, à ce très saint sacrement… Car nous croyons qu’en lui est présent ce même Dieu que le Père éternel a introduit dans le monde en disant : “Et que tous les anges de Dieu l’adorent”, Lui que les mages ont adoré en se prosternant… » (XIIIe session, 11 octobre 1551)

1.  Quarante-Heures et saluts au Saint Sacrement

À cette époque naît en Italie la dévotion aux Quarante-Heures, c’est-à-dire l’exposition du Saint Sacrement pendant quarante heures ininterrompues, en tant que réparation morale pour tous les désordres du siècle. En 1592, le pape inaugure à Rome les Quarante-Heures perpétuelles, avec un relai entre les différentes églises de la ville, avec trois intentions spéciales : pour la France déchirée par la guerre, pour la victoire contre les Turcs et pour l’unité dans l’Église. Rome est donc la première ville à avoir l’exposition perpétuelle. Ce n’est plus l’aspect subjectif qui est mis en avant, le désir de voir Jésus-Hostie, c’est l’aspect objectif : il est juste que le culte liturgique dû à Dieu dans l’hostie ne soit jamais interrompu.

2.  L’adoration perpétuelle en paroisse et les communautés adoratrices

Dans le même temps se met en place le principe de l’adoration perpétuelle en paroisse, avec relai des fidèles devant le tabernacle – il n’y a pas encore d’exposition perpétuelle en paroisse à cette époque. Les grands zélateurs de cette pratique sont alors les jésuites, notamment saint Jean-François Régis.

 

Du côté des communautés religieuses, la première communauté à se dédier spécifiquement à l’adoration perpétuelle, et à mettre en place un relai d’adoration jour et nuit est la célèbre abbaye dite janséniste de Port-Royal-des-Champs, ou Port-Royal-du-Saint-Sacrement, à l’initiative d’Angélique Arnaud, en 1647. Quelques années plus tard, Mechtilde de Bar fonde aussi les Bénédictines de l’adoration perpétuelle. Il y a un rite assez expressif dans cette communauté : tous les jours à la messe, une religieuse se tient à genoux au milieu du chœur, avec une corde au cou en signe de pénitence et un cierge allumé en signe d’amour. Et l’une des premières à poser cet acte de réparation se trouve être la reine Anne d’Autriche elle-même. Là encore, tant à Port-Royal que chez Mère Mechtilde, il s’agit d’adoration au tabernacle, et l’exposition du Saint Sacrement demeure assez rare.

 

La dimension sociale de l’adoration n’est pas oubliée, avec par exemple la célèbre Compagnie du Saint-Sacrement, fondée en 1630, qui est une œuvre de prière mais aussi de charité, et dont l’un des plus illustres représentants est sans doute saint Vincent de Paul.

 

3.  Sainte Marguerite-Marie

Mais la nouvelle étape majeure de la spiritualité eucharistique du XVIIe siècle, ce sont évidemment les apparitions à sainte Marguerite-Marie Alacoque à Paray-le-Monial entre 1673 et 1675 : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour. Et pour reconnaissance, Je ne reçois de la plus grande partie que des ingratitudes, par les mépris, irrévérences, sacrilèges et froideurs qu’ils ont pour Moi dans ce sacrement d’amour . » (Lettre 133 au père Croiset, dans Vie et œuvres de sainte Marguerite-Marie Alacoque) Et aussi : « J’ai soif, mais d’une soif si ardente d’être aimé des hommes au Saint Sacrement, que cette soif me consume, et Je ne trouve personne qui s’efforce, selon mon désir, pour me désaltérer, en rendant quelque retour à mon amour . » C’est une étape importante parce que Dieu vient confirmer qu’à l’adoration, ce n’est plus seulement l’homme qui veut voir Dieu mais Dieu qui veut voir l’homme. On est passé d’une dévotion centrée sur le désir individuel à une dévotion centrée sur la nécessité du culte rendu à Dieu Lui-même. C’est le fameux : « Où es-tu donc ? » de la Genèse.

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Quatrième partie

L’époque contemporaine  :

Révolution et réparation

Arrive la Révolution de 1789, avec ses massacres, ses persécutions, et aussi, à nouveau, d’innombrables profanations. On comprend que le XIXe siècle soit, comme le XVIIe l’avait été, un siècle de réparation, avec les mêmes ressorts : adoration perpétuelle en paroisse, congrégations adoratrices, dimension sociale. Tout au long du siècle s’établissent donc des œuvres spécialisées dans l’adoration de nuit en paroisse ; à Paris, l’adoration nocturne commence en 1848 à l’initiative d’Hermann Cohen, un Juif converti. Grâce à cette œuvre qui vient s’ajouter à l’adoration de jour, les églises de Paris peuvent enfin proposer l’exposition permanente du Saint Sacrement en se relayant une à une. Quelques églises ont l’exposition perpétuelle en un seul lieu, comme la chapelle des Pénitents-Gris d’Avignon. Pour le jubilé de l’adoration perpétuelle de 1876, on dit qu’Avignon aurait accueilli près de cent mille pèlerins, pour une procession à 33 reposoirs ; la procession aurait duré de trois heures de l’après-midi à onze heures du soir ! L’adoration perpétuelle commence à Montmartre en 1885.

 

Du côté des religieux : en 1848, Théodelinde Dubouché fonde la Congrégation de l’adoration réparatrice à Paris, première congrégation spécifiquement dédiée à l’adoration perpétuelle du Saint Sacrement exposé, contrairement à ses grandes sœurs du XVIIe siècle. Mais le grand mystique de l’eucharistie au XIXe siècle, c’est évidemment saint Pierre-Julien Eymard, qui fonde les Pères du Saint Sacrement en 1857, et l’année suivante les Servantes, avec là encore le privilège de l’exposition perpétuelle. Pierre-Julien Eymard est vraiment le grand docteur eucharistique qui réalise la synthèse entre les deux grands motifs de l’adoration, le motif subjectif – le désir de voir Dieu – et le motif objectif – la nécessité d’un culte public perpétuel. Il parle en effet de l’exposition perpétuelle à la fois comme d’un devoir religieux et comme d’un privilège pour les religieux qui en jouissent.

 

Dimension sociale enfin, notamment avec les Congrès eucharistiques, à l’initiative d’une laïque, Émilie Tamisier. Le but est de travailler au salut de la société par l’eucharistie, avec des thèmes comme le règne social du Christ, ou l’eucharistie, lien de l’amour.

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Ouverture

Enjeux actuels et futurs

Dans les années 60, la dévotion au Saint Sacrement a été un peu contestée et délaissée, mais elle a reçu le soutien des papes, notamment leur soutien à l’apostolat de l’adoration perpétuelle ; citons par exemple saint Jean-Paul II  : « L’Église et le monde ont grand besoin du culte eucharistique. Jésus nous attend dans ce sacrement de l’amour. Ne mesurons pas notre temps pour aller le rencontrer dans l’adoration, dans la contemplation pleine de foi et prête à réparer les grandes fautes et les grands délits du monde. Que notre adoration ne cesse jamais ! » (Dominicæ Cenæ, 1980)

Grâce à ces encouragements, la flamme de l’adoration se répand maintenant dans le monde entier, au point que Benoît XVI a pu dire en 2010  : « Je voudrais affirmer avec joie qu’il y a aujourd’hui dans l’Église un printemps eucharistique : combien de personnes demeurent en silence devant le tabernacle, pour s’entretenir en une conversation d’amour avec Jésus ! Il est réconfortant de savoir que beaucoup de groupes de jeunes ont redécouvert la beauté de prier en adoration devant le Très Saint Sacrement… Je prie afin que ce printemps eucharistique se répande toujours davantage dans toutes les paroisses… » (Audiance générale du 17 novembre 2010)

L’adoration eucharistique est en effet au cœur d’un grand nombre d’enjeux pour notre XXIe siècle. On peut en évoquer quelques-uns. Avec l’instabilité du mariage et de la famille, beaucoup de personnes se trouvent dans un état qui les empêchent d’accéder à la communion sacramentelle ; l’adoration leur permet de profiter de certaines grâces de l’eucharistie. Il y a l’invasion des écrans, de l’image et du virtuel ; l’adoration est une école de sobriété dans le regard. Il y a la pornographie et les abus sexuels ; l’adoration est non seulement une guérison du regard, mais aussi une école de chasteté et de don du corps. Il y a la sensiblerie, l’incapacité à s’engager ; l’adoration est une école de fidélité. Il y a l’islam et son Dieu lointain, les spiritualités orientales et leur dissolution de la personne, l’individualisme et la mode du développement personnel ; l’adoration est l’école de la relation dans l’altérité. Il y a enfin le grand enjeu de l’écologie et de la justice sociale ; or, dans l’hostie, Dieu assume le fruit de la terre et du travail des hommes, et cela ne peut pas nous laisser indifférents. Le soleil de l’eucharistie ne semble donc pas prêt à se recoucher !

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